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A bord du Regulus, Lucas était excédé. A quarante-cinq ans, cet homme avait connu tout ce qu'un marin peut connaître. Embarqué comme pilotin avec Latouche-Tréville à bord de L'Hermione en 1779, il avait participé à toutes les batailles de la guerre d'indépendance de l'Amérique et avait servi avec Lapérouse. Obtenant ses galons d'officier sous la Révolution, il s'était illustré au début du Consulat au combat d'Algésiras au cours duquel le vaisseau anglais Hannibal fut pris. Capitaine de vaisseau en septembre 1803, il reçut, au mois de décembre suivant, le commandement du Redoutable dans l'escadre de Villeneuve. Volant au secours de ce dernier, lors de la bataille de Trafalgar, Le Redoutable combattit Le Téméraire et Le Victory de Nelson, qui tomba sous l'un de ses coups. Véritable héros au milieu d'un désastre, Lucas fut victime de sa droiture et de son courage en défendant Villeneuve que Napoléon et Decrès tenaient pour le principal responsable de leurs derniers déboires . Cette hardiesse l'empêcha de monter en grade. Lors de l'affaire des brûlots, il était encore capitaine de vais-seau, tandis qu'Allemand le toisait du haut de son tout nouveau titre de vice-amiral. Pas plus que Martin, il n'avait donc de sympathie pour ce général odieux qui le dédai-gnait et méprisait tout ce qu'il avait enduré depuis le début de l'assaut des brûlots. Lucas luttait depuis une semaine. Ses hommes étaient à bout. La menace permanente de l'ennemi les obligeait à rester éveillés constamment, sans pouvoir prendre de repos. Il le fit remarquer au général qui lui répondit sans la moindre humanité : " Je ne vois pas trop quel travail vous pouvez faire faire le jour à votre équipage pour l'empêcher de prendre du repos et le mettre sur les dents. Ménagez-le autant que possible pour les travaux que nous allons avoir à faire pour retirer votre vaisseau dans quelques jours ", c'est-à-dire au moment de la prochaine maline. Ce n'était pas ce que le capitaine avait envie de lire. Découragé, l'envie de tout aban-donner le gagna. Il aurait aimé un peu plus de compassion, de compréhension, si ce n'est pour lui, au moins pour ses braves marins. Tous étaient abattus découragés, épuisés. Ils n'attendaient plus qu'un ordre, celui d'évacuer : " On a été obligé de jeter avec précipitation jusqu'aux vivres à la mer, joint au spectacle affligeant de la destruction horrible d'une part de l'escadre qui a tellement attiédi toutes les âmes que je ne reconnais plus dans l'équipage du Régulus la bonne discipline et le courage qui, jusqu'à présent, l'ont toujours distingué ". La réponse du général sans pitié ne se fit pas attendre. Elle fut intraitable, sans aucun égard pour les exploits déjà réalisés par tous ces valeureux soldats. Pis, il critiqua la stratégie de Lucas. Il lui reprocha d'avoir trop délesté, alors que lui, qui avait été quelques heures son voisin d'infortune, avait gardé l'essentiel de son artillerie. Il prétendit que cela lui avait per-mis de ne pas se faire déporter plus haut sur la côte par la marée et les coups de vent : " C'est le cas où vous êtes, continuait-il. Et bien, Monsieur le Commandant, il faut attendre ". Puis il ajoutait toujours avec la même cruauté, la même morgue : " Je sais que le port doit s'occuper de la rentrée des vaisseaux, mais est-ce une raison, s'il ne remplit pas ce devoir, pour qu'un capitaine y renonce en disant que cela regarde le port ? L'intérêt que nous devons porter à ce qui appartient à Sa Majesté doit nous faire une obligation de sauver ses bâtiments qu'ils soient à notre charge ou à celle d'un autre ". Il insista encore en se donnant en exemple : " Si j'avais pensé comme vous (…) j'eusse aussi attendu vainement de tardifs secours et je serais dans la position où vous êtes (…). Je rends ce vaisseau à l'Empereur sans que le port n'y soit pour rien ". Le héros de Trafalgar n'avait que faire de ces réprimandes imbéciles, ce qu'il voulait, c'était des ordres. Devait-il, oui ou non évacuer ou prendre le risque d'attendre encore et d'exposer ses hommes à une nouvelle offensive ? Allemand, incurable, le traita alors comme un novice matelot : " Faites élonger une ancre et une touée d'arrière (…), ne perdez pas de temps. Elle (l'ancre) ne peut jamais vous nuire dans quelques cas que ce soit, mais bien vous mettre à flot à la pleine lune prochaine. J'attache de l'importance à ce que, Monsieur le Commandant, vous exécutiez ponctuellement cet ordre ". Lucas fut fixé... sur tout.

 

 

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